Boukari Ouédraogo

« Au cœur de la présidentielle »: tirs groupés sur le MPP

L’émission de débat de la télévision nationale du Burkina « Au cœur de la présidentielle » mettant en scène les candidats à l’élection présidentielle du 29 novembre 2015 a reçu comme invité Simon Compaoré représentant du candidat du Mouvement du peuple et du progrès (MPP), Roch Marc Christian Kaboré, Victorien Tougouma MAP (Mouvement africain des peuples) et Boukaré Ouédraogo, candidat indépendant, ce lundi 9 novembre 2015. Les deux derniers qui avaient face à eux un ancien dignitaire du régime de Blaise Compaoré à savoir Simon Compaoré ont passé leur temps à attaquer Simon Compaoré et son parti plutôt que de convaincre sur le projet qu’ils proposent aux Burkinabè.

D’entrée de jeu dans cette émission supposée être un débat, les candidats Victorien Tougouma et Boukaré Ouédraogo tels des rugbymen se sont rués sur Simon Compaoré et son parti le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) anciens dignitaires du régime de Blaise Compaoré. Victorien Tougouma accuse le MPP de coller des affiches sur des arbres, des murs comme celui du Salon international de l’artisanat et de la culture (SIAO). Les deux candidats ne comprennent pas non plus pourquoi Simon Compaoré est le représentant de Roch Marc Christian Kaboré, alors qu’un candidat doit défendre lui-même son programme. Les explications de Simon Compaoré ne sont pas convaincantes. Néanmoins, l’ancien maire de la ville de Ouagadougou reconnaît qu’il n’est pas normal d’afficher des posters sur des arbres. Il explique cela par l’absence d’espaces aménagés dans ce cadre. Puis Simon Compaoré de demander pourquoi est-ce seulement les affiches du MPP qui posent problème alors que d’autres candidats sont dans la même situation.

Réduction du train de vie l’Etat : les candidats sont unanimes. Tout en accusant les pratiques du régime déchu de Blaise Compaoré, Victorien Tougouma compte remplacer les 4X4 qu’utiliseraient les ministres par des véhicules plus modestes. Il évoque aussi la suppression des avantages accordés aux ministres qui bénéficient d’un statut de ministre six mois après leur départ du gouvernement. C’est pourquoi le salaire du président sera diminué, car : « Aux États-Unis le directeur de la CIA à un salaire plus élevé que Barack Obama». A ce sujet, Boukaré Ouédraogo regrette que des ministres roulent avec des véhicules de 77 millions de francs CFA alors qu’une seule de ces voitures peut construire deux écoles. Il dénonce aussi des pratiques dans l’attribution des marchés publics qui font perdre beaucoup d’argent à l’Etat.  

Sur cette question le représentant du MPP confie que son équipe va revoir la configuration du gouvernement pour « éviter un gouvernement pléthorique ». Quand le journaliste lui demande un chiffre, Simon Compaoré dans le doute affirme qu’il devrait tourner avec quelque 25 ministres. Par ailleurs, Simon Compaoré pense que pour certaines missions, l’administration a besoin de 4X4 et qu’il faudrait revoir la dotation des services en matière de carburants, l’usage de l’électricité, etc.

L’éducation : tous les candidats en plus du représentant de Roch Marc Christian Kaboré reconnaissent que le secteur de l’éducation est très important. Le journaliste Ismaël Ouédraogo est revenu particulièrement sur le continuum dans le système éducatif qui pose vraiment débat. Si Victorien est resté évasif sur le sujet Boukaré Ouédraogo lui ne sait pas s’il va l’appliquer ou pas. On a eu l’impression qu’ils ne savaient pas de quoi il s’agissait exactement. A ce sujet Simon Compaoré pense que le continuum tout comme le système licence-master-doctorat qui pose problème actuellement à l’Université de Ouagadougou parce qu’on a mis la charrue avant les bœufs. « On ne peut pas prendre des magasins pour faire des salles de classe » a-t-il lancé en reprenant une phrase qui semble chère à son candidat : « Nous allons mettre fin aux écoles sous paillote ».

Boukaré Ouédraogo propose la professionnalisation du système éducatif. Une idée à appliquer dès l’école primaire souhaite Victorien Tougouma  ! Il compte aussi augmenter les capacités d’accueils à l’Université. Dans ce cadre, il accordera des bourses aux meilleurs étudiants pour se former dans les dix pays les plus développés au monde. « C’est comme ça que la Chine a fait », a-t-il lancé.

Santé : Aucun Burkinabè n’ira se soigner à l’extérieur si Boukaré Ouédraogo est élu. « Le plus important n’est pas de construire des hôpitaux mais de consolider les acquis » affirme le candidat comme s’il reconnaissait que le régime précédent a réussi dans ce domaine. Victorien Tougouma pense que la réussite de sa mission dans ce secteur passe par une intégration politique au niveau de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Il note que les évacuations à l’étranger auraient coûté 4 milliards de francs CFA alors que le budget de l’hôpital Yalgado Ouédraogo est de 3 milliards de francs CFA. Pour Simon Compoaré, le secteur de la santé passe par trois points : la construction, la réhabilitation et la formation. Et selon lui « l’assurance universelle est quelque chose de nécessaire ». Le Service d’aide médicale urgente (SAMU) dans les grandes villes où il y a beaucoup d’habitants est une autre nécessité.

Economie : Sur le plan économique, Victorien Tougouma pense que le domaine des mines est l’un des points sur lequel le Burkina doit mettre l’accent tout en faisant en sorte que chaque Burkinabè puisse être actionnaires dans une société minière. Il faut éviter les connexions entre les hommes d’affaires et les hommes politiques selon son argumentaire. Sous le mandat de Boukari Ouédraogo le Burkina Faso « n’exportera plus le coton ». Simon Compaoré estime qu’il faut mettre l’accent sur la transformation du lait que le Burkina Faso produirait en grande quantité.

Sport et culture : Dans le domaine de la culture, Boukaré Ouédraogo s’est appesanti sur la réouverture et la construction de salles de cinéma « pour redynamiser le FESPACO ».

Les candidats ont juste survolé le sujet sur le sport. Victorien Tougouma qui veut attirer cinq millions touristes par an au Burkina Faso compte également sur le sport pour atteindre cet objectif.

Critiques : Victorien Tougouma et Boukaré Ouédraogo candidats pas très connus du public n’ont rien dit d’essentiel. Pas connus du grand public, ils auraient dû mieux se concentrer sur leur programme politique au lieu de s’attaquer à Simon Compaoré et au MPP. En plus, ils n’ont pas su montrer l’originalité de leur programme. Simon Compaoré en assumant le passé de son parti a fait de Roch Marc Christian Kaboré un candidat expérimenté. Il n’y a pas eu de débat d’idées sur le contenu des programmes de chaque camp.

Ce n’est pas à un débat que l’on a assisté à la télévision nationale. Le temps imparti pour cette émission (une heure) était insuffisant. Les participants à l’émission se sont contentés de faire le constat de la situation sociopolitique et économique au Burkina Faso. Ils n’ont pas dit comment ils comptaient mettre en œuvre leur programme.

Les journalistes Ismaël Ouédraogo et Romaine Zidwouemba n’ont pas su gérer cette émission. Face aux propositions des différents candidats les questions : « comment le réaliser ? » ont beaucoup manqué. Ils auraient dû sortir des contenus du programme de ces candidats afin de montrer les forces et les faiblesses. Peut-être manquaient-ils de temps. En plus de cela, ils n’ont pas su gérer les interventions. Le scénario était connu d’avance : la parole à Victorien Tougouma en premier, Boukaré Ouédraogo ensuite pour finir avec Simon Compaoré. Il fallait souvent inverser l’ordre. En plus de cela, il fallait peut-être imaginer une horloge pour indiquer le temps de parole de chaque candidat.


Qui n’a pas dîné avec le «Diable» au Burkina ?

« Nous avons dîné avec le Diable, mais nous ne sommes pas le diable ». Ces propos d’un des anciens hommes forts du régime de Blaise Compaoré à savoir Salif Diallo entré dans l’opposition, alimentent l’actualité politique au Burkina Faso. Salif Diallo et ses amis ne sont pas les seuls à avoir dîné avec le « Diable ».

 

A un moment de l'histoire, certains ont collaborer avec Blaise Compaoré
A un moment de l’histoire, certains ont collaboré avec Blaise Compaoré

Qui n’a pas déjeuné, dîné, soupé à la même table que le « Diable » ? Si l’on pense que le « Diable » ici cité est Blaise Compaoré, l’on se demande alors qui n’a pas collaboré avec lui et son régime ? Peu d’hommes politiques peuvent se bomber la poitrine. Roch, Simon et Salif sont les plus en vus, eux qui ont quitté le navire du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) à la dernière minute, soit une année avant l’insurrection populaire. Mais il y en a beaucoup d’autres.

Ces trois qui ont bien dîné avec le « Diable »

Et là encore, ces leaders avaient été écartés de la gestion du parti par Blaise Compaoré et son frère François. Leur départ a été ressenti comme un dépit. Mais, ils ont bien côtoyé le « Diable ». Simon Compaoré a été directeur de cabinet de Blaise Compaoré qui était ministre dans le gouvernement de Thomas Sankara. Il a dirigé différentes instances du régime Compaoré jusqu’à sa nomination comme maire de la ville de Ouagadougou de 1995 à janvier 2012. Salif Diallo également était là au tout début du régime de Blaise Compaoré en occupant différents postes comme ministre de l’Emploi en 1991, ministre des Missions, de l’Environnement et de l’Eau, de l’Agriculture. Cet ancien vice-président du CDP et directeur de campagne de Blaise Compaoré est tombé en disgrâce avec son ancien mentor en 2008 puis il a été limogé de son poste de ministre et nommé ambassadeur.

 

C’est à partir de 1989 que Roch Marc Christian Kaboré occupe, plusieurs postes ministériels à savoir le ministère des Transports et de la Communication, le ministère chargé de l’action gouvernementale avant de devenir président de l’Assemblée nationale de 2002 à 2012. C’est dans les mêmes conditions que Roch, Salif et Simon qu’il quitte le CDP pour s’opposer à la modification de l’article 37 de la Constitution qui limite le mandat présidentiel à cinq ans, renouvelable une fois.

D’autres aussi ont mangé avec le Diable

Toutefois, Roch, Salif et Simon ne sont pas les seuls à avoir pris un repas avec le président Blaise Compaoré. Le leader de l’ancienne opposition Zéphirin Diabré a également été convié à la table du « Diable ». Il a été membre du gouvernement de Blaise Compaoré entre 1992 et 1996 en tant ministre de l’Economie et des Finances (un poste stratégique confié aux personnes de confiance), conseiller aux affaires économiques de Blaise Compaoré comme l’était François Compaoré. Ce qui prouve que lui aussi était un homme de confiance de l’ancien président. Zéphirin Diabré a aussi été député de l’ODPMT aujourd’hui CDP entre 1992 et 1997, président du Conseil économique et social (CES).

Saran Séré Sérémé, combattu depuis le régime de Thomas Sankara mais aussi par Blaise Compaoré, renouera plus tard de bons rapports l’ancien président. De retour d’exil du Mali, Saran Sérémé, est élu députée pour le compte du CDP de Blaise Compaoré d’abord dans la boucle du Mouhoun en 2002 puis en 2007 dans la province du Sourou. Saran Séré Sérémé sera même membre du bureau politique de ce parti avant de s’en aller pour des questions de positionnement sur la liste électorale lors des élections législatives deux ans avant l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014.

Michel Kafando, l’actuel président de la Transition a représenté le Burkina Faso sous le régime de Blaise Compaoré de 1998 jusqu’à sa retraite. Son actuel premier ministre Yacouba Isaac Zida a fait presque toute sa carrière au sein du régiment de sécurité présidentielle (RSP) de 1996 quand il était commandant de compagnie  jusqu’à la chute de Blaise Compaoré alors qu’il était chef de corps adjoint.

Le professeur Laurent Bado, un homme qui n’a pas sa langue dans sa poche s’est plusieurs fois vanté d’avoir rédigé des discours de Blaise Compaoré qui ont été fortement applaudis à l’extérieur. Il a reconnu avoir reçu 15 millions de francs CFA de la part de Blaise Compaoré pour soi-disant construire une opposition forte. Laurent Bado a, à plusieurs reprises, affirmé qu’à part le défunt Norbert Michel Tiendrébéogo tous les autres hommes politiques n’avaient pas forcément les mains propres.

Pour paraphraser quelqu’un, « si on cite tous ceux qui ont dîné avec le « Diable », on ne va pas quitter ici ».


Insurrection populaire au Burkina : Qui a tué à la RTB ?

J’ai suivi d’un air amusé la commémoration de l’an I de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 qui a conduit au départ de Blaise Compaoré du pouvoir au Burkina Faso. Cette commémoration s’est déroulée sans que justice ne soit rendue. Et pour rendre justice, il faudrait savoir qui a tué qui  quand, comment, pourquoi et comment ? Parmi ces morts de l’insurrection, il faut compter ceux tombés le 2 novembre 2015 au niveau de la télévision nationale du Burkina.

Les manifestants s'étaient opposé aux militaires le 2 novembre 2014
Les manifestants s’étaient opposé aux militaires le 2 novembre 2014  (ph.page facebook Saran Sérémé)

Le 2 novembre 2014, après la désignation de Yacouba Isaac Zida comme Président après le départ de Blaise Compaoré, l’opposition burkinabè a programmé un meeting à La Place de la Nation deux toujours après une insurrection populaire. Après quelques discours, Jean Hubert Bazié, membre de l’ancienne opposition annonce à la foule qu’il s’agit d’un meeting d’information et que chacun devait retourner chez soi. La foule refuse. Pas question qu’un militaire et particulièrement un ancien membre du régiment de sécurité présidentielle (RSP) en la personne du lieutenant-colonel Isaac Zida soit le Président. Après une concertation, les membres de l’ex opposition se retirent. Ils promettent de revenir avec des nouvelles. L’attente était longue. Très longue. Personne n’apparait. Quelques jeunes tentaient de galvaniser la foule à lançant des slogans. D’autres prononçaient des discours en attendant que l’opposition burkinabè prenne ses responsabilités en désignant en son sein une personne qui assurerait la transition jusqu’aux prochaines élections. Alors que le soleil assenait encore plus fortement ses rayons, un jeune pris le micro : «  il y a une bonne nouvelle. On pourrait connaitre le Président d’ici là ». Quelqu’un annonça après que Saran Sérémé serait la prochaine présidente. Des acclamations ! Comme par coïncidence, elle arriva quelques minutes plus tard. Elle fut conduite sur l’estrade.

Séance tenante, les manifestants l’intronisèrent Présidente. Malgré les tentatives d’explications de la part de la bonne dame, la foule conduisit Saran Séré Sérémé à la télévision nationale pour qu’elle fasse une déclaration alors qu’elle était supposée se rendre au CFOP. Sentant le danger, son chauffeur éteignit le moteur de la voiture après avoir manqué le virage conduisant au siège du CFOP. C’était sans compter avec la détermination des manifestant qui poussèrent sa voiture jusqu’à la télévision nationale du Burkina. Elle s’y rendit malgré elle. Mais, Saran Séré Sérémé qui savait que faire une déclaration était inopportune s’enferma dans l’une des salles de la télévision nationale et tenta de dissuader certains leaders. La pression des manifestants étaient forte.

C’est dans ce contexte que le général Kouamé Lougué arriva également avec sa garde. Surement, il n’attendait pas laisser Saran Séré Sérémé, une femme, dirigée le Burkina Faso alors que lui, le peuple a scandé son nom pendant toute la durée de l’insurection. Il se rendit donc dans la salle du journal télévisé. Il n’y avait aucun technicien pour retransmettre le discours en direct. Kouamé Lougué fit malgré tout sa déclaration devant des journalistes qui enregistrèrent.

Alors que l’on croyait que tout était fini et que Kouamé Lougué venait de remplacer un ancien membre du RSP, des militaires de ce régiment apparurent. Ils dispersèrent la foule à travers des coups de feu. On dénombra un mort. Deux dira-t-on par la suite. Kouamé Lougué, Président de quelques minutes s’enfuit et se réfugia chez le Mogho Naba Bangho le chef des Mossis. Il se serrait fracturer les deux jambes en tentant d’escalader le mur du palais. Quelques jours après, il était d’ailleurs transporté en Europe pour des soins. Depuis, plus de nouvelle.

En conduisant Saran Séré Sérémé de force à la RTB, les manifestants croyaient en elle
En conduisant Saran Séré Sérémé de force à la RTB, les manifestants croyaient en elle (ph. page facebook Saran Séré Sérémé)

Mais jamais, l’on a communiqué sur les morts de ce fameux 2 novembre 2015. Quelles sont les balles qui ont tué ? Faut-il mettre ces deux morts sur le compte du Blaise Compaoré ? De quels ordres répondaient ceux qui ont tiré ? Pourquoi ont-ils tiré ? Voilà des questions se posent surement les parents de ces victimes. Lors de l’hommage rendu aux disparus de l’insurrection, des parents de martyrs et des victimes ont étalé leur déception sur la façon dont ils ont été traités : justice non rendue, sentiment d’abandon.

Quelque part, certaines personnes ne souhaitent pas que toute la vérité soit faite sur les évènements qui se sont passés entre le 30 octobre et le 2 novembre 2015. On ne peut pas traiter le dossier de ceux qui ont été tués les 30 et 31 octobre de la manière que ceux qui l’ont été le 2 novembre 2015. Blaise Compaoré n’était plus au pouvoir depuis deux jours. On ne peut pas mettre ces évènements sur son dos. On dira peut-être que c’est l’une des conséquences… Mais certains ont tout simplement fait preuve de sauvagerie. De la vérité sur les tueries seront la preuve que le peuple burkinabè et ses dirigeants assument pleinement leur histoire et leur responsabilité sur tout ce qui s’est passé au Burkina ces dernières années. Il faudra montrer que la page a tourné.

Le 2 novembre aussi a montré la boulimie du pouvoir de certaines personnes. Cela a montré à quel point les hommes politiques étaient capables de se jouer des coups bas pour parvenir au sommet. L’ex CFO est resté muette face aux appels au secours de Saran Séré Sérémé. Par la suite, l’on a tenté malicieusement et sournoisement de lui faire porter le chapeau. Les nombreux témoignages ont montré qu’elle était plutôt victimes. Quel que soit ce qu’ils auront fait pour la Transition, ceux qui ont tué le 2 novembre devant la RTB doivent répondre devant la justice. Ils doivent s’expliquer. Cela permettra d’apaiser l’âme des disparus de cette date et le cœur de leurs ayants droits.


Un Ouagalais à Abidjan en pleine campagne électorale

Un groupe de blogueurs a été invité en Côte d’Ivoire pour l’observation de la campagne présidentielle dans ce pays. Contacté et après une semaine de tergiversations, l’invitation est finalement confirmée et je dois me rendre à Abidjan pour couvrir la campagne en tant que blogueur sur le terrain. Pas besoin de grands préparatifs.

(ph. rfi)
(ph. rfi)

L’heure africaine : Sur le billet d’avion, le décollage de l’avion est programmé pour 16 h 25. Convocation deux heures avant. A 14 h 30 les passagers pour le vol HF 0739 air Côte d’Ivoire sont convoqués. Les formalités passées, j’attends tranquillement dans la salle d’attente. C’est finalement aux environs de 16 h 40 minutes que nous sommes appelés pour rejoindre le car assurant la navette. C’est plutôt avec un passager que je me renseigne : « C’est quel vol ils ont annoncé ? ». « C’est Abidjan» répondit-il. Je me précipitai pour rejoindre le petit rang. Deux personnes étaient encore alignées. J’aurais pu manquer le vol. Vu le temps pris pour rejoindre l’avion, l’installation des passagers, les consignes, puis le décollage, nous étions largement en retard. Conséquence, nous arrivâmes à Abidjan à 18 h 30 minutes exactement à en croire la standardiste qui annonçait également une température de 26 degré. Beau temps ! Celui qui m’attendait à l’aéroport attendait depuis 17 h 25 comme indiqué sur le billet d’avion. C’est l’heure africaine ! Le retard est normal.

Bonjour Abidjan : En quittant l’aéroport, une musique me vint en tête. « La Côte d’Ivoire, c’est le tourisme. Pays de rêve de beaux paysages. Baby, je fais mes valises, on part en Afrique, en Côte d’Ivoire… » Je n’eus même pas le temps de me fredonner la suite cette chanson culte que je vis un jeune homme, une pancarte avec mon nom inscrit. « C’est monsieur Ouédraogo ? », demanda-t-il. Je fis « oui » de la tête et lui tendit la main. Il prit mes bagages et me conduisit à la résidence. Celui qui vient de m’accueillir s’appelle Henri Didi. Un chauffeur. Il travaille pour le patron. Je ne voulus pas savoir qui était vraiment ce patron. Mais je me renseignerai plus tard. Nous quittâmes l’aéroport. « On va à Cocody Angré. Vous connaissez ? », me demanda-il. Je connaissais seulement les environs de Koumassi, Marcory, Treichville, Port-Bouet et un peu le Plateau. Comme s’il avait deviné que je ne comprenais pas le calme qui régnait autour de l’aéroport, Didi me fit savoir que la zone était inhabitée. Il y avait seulement quelques jardins potagers autour. Même si ce n’est pas la première fois que j’allais en Côte d’Ivoire, c’était la première fois que j’y allais par avion.

Abraham Moussa et Solo Jah Gunt chantant la Côte d’Ivoire

Des signes de la campagne : lorsque nous quittâmes la zone de l’aéroport, des affiches sur les voitures attirèrent l’attention. La Côte d’Ivoire est en campagne électorale. Des affiches sont collées sur les voitures « gbakas », minis cars de transport en commun. La première affiche que nous voyons est celle du candidat Kouadio Konan Bertin surnommé KKB. Mais très rapidement, les affiches d’ADO prennent place. La plupart des panneaux géants sont occupés par les affiches du président sortant. Le tenant du titre en quelque sorte. « Avec Ado, mon salaire augmente ». « Avec Ado, l’assurance garantie », « Avec ADO, j’ai l’eau courante »… Le long des murs sont placardées des affiches géantes ou en petits formats de tous les candidats. Mais celles qui émergent toujours du lot sont celles d’ADO.

A certains ronds-points, des jeunes en t-shirt orange et blanc et en casquettes font de l’animation. Ce sont encore les partisans de l’actuel président. Nous apercevons quelques affiches des challengers. Mais ADO est omniprésent. Souvent les premières impressions sont les meilleures. ADO domine la campagne. Dans cette ferveur de campagne, c’est comme si la messe était déjà dite, les affiches du président Ouattara dominent suivies de celles de KKB et de AFFI N’guessan. Entre-temps, nous avons pu voir un camion dans une station d’essence avec les affiches de Lagou Adjoua Henriette. « Elle, c’est une intellectuelle », confie Didi qui rappelle en même temps que la campagne est moins tendue cette année.

Affaire de pont à péage : Pendant le parcours, Didi a joué les guides. Lorsqu’on changeait de quartier, il me disait où on se trouvait, les changements intervenus dans la zone tout en faisant des critiques sur l’incivisme de certains chauffeurs. Lorsque nous arrivâmes au niveau de l’échangeur à péage, il me le fit comprendre même si l’évidence sautait aux yeux. « Le problème de ce pont, c’est qu’on paye ». Il faut payer à chaque passage. « C’est ce que l’opposition critique », explique encore Didi. Mais le chauffeur du soir précise : « Il fallait ce pont parce qu’il permet d’éviter les embouteillages ». Didi m’explique qu’on n’est pas obligé de l’emprunter, mais dans ce cas il faudra faire de grands détours tout en supportant les embouteillages. Il me fit même remarquer qu’après avoir traversé le pont, la voie est désengorgée. Et pour Didi, il faut saluer cette œuvre du président Ouattara. La dernière fois que j’étais à Abidjan, le pont était encore en construction. Il y avait un grand restaurant à cet endroit, mais le propriétaire était obligé de déménager. Tous ceux qui ont été délogés ont été « bien » dédommagés selon Didi. D’après lui certains étaient dans de petites baraques et se sont retrouvés dans des maisons de deux ou de trois pièces dans d’autres quartiers. Information que je n’ai pas pu vérifier.

Ouaga c’est comment ? : Personnellement, je savais que cette question serait posée après le putsch manqué du mercredi 16 septembre 2015 quel que soit l’endroit où je me trouverai. « Ha les Burkinabè, vous avez refusé à tout prix le coup d’Etat… » Je ne savais pas si c’était une question ou juste une affirmation. Je lui expliquai que le coup d’Etat est mal tombé surtout après le sacrifice que les Burkinabè ont fait depuis la chute de Blaise Compaoré le 31 octobre 2014. Didi me fit comprendre qu’il a eu peur parce qu’il a des parents au Burkina Faso. Ces derniers se trouveraient à Ouaga 2000 ou dans les environs. Mais en réalité il s’agit des enfants d’un ancien cuisinier de son grand frère défunt. Un lien est né entre ces deux familles de sorte qu’elles se considèrent comme une. Le cuisinier en question aurait même donné à l’une de ses filles le nom de la femme de son ancien patron. Ivoirien ! Cette histoire résume ce qu’est la Côte d’Ivoire. Une « terre d’espérance » pour tous ceux qui se mettent au travail et aussi « pays de l’hospitalité » comme dit dans l’hymne national ivoirien. «Le Burkina ne mérite pas ce qui est arrivé » me fit comprendre Moussa Bamba lorsque nous rencontrâmes à la résidence. Ce sont Moussa Bamba et Marc Antoine qui m’ont envoyé l’invitation au nom de leur patron.

C’est dans cette ambiance que nous arrivâmes à « Les Résidences Niable » à Cocody. Pas le temps de se reposer que Moussa Bamba arrivât. Je pus voir d’autres blogueurs Aphtal Cissé du Togo que j’avais déjà croisé à Dakar, Nelson du Cameroun et Gloria du Bénin. Nous causâmes jusqu’aux environs de minuit quand Marc Antoine rejoint le groupe. On attendait désormais ce vendredi 23 octobre pour suivre le dernier meeting du candidat Ouattara.


Sankara, l’empêcheur de dormir

On ne peut pas tuer un être humain et dormir tranquillement surtout. Les assassins de Thomas Sankara n’ont plus eu un sommeil tranquille depuis la disparation de la figure de proue de la révolution burkinabè le 15 octobre 1987.

La commémoration de l’anniversaire de l’assassinat de l’enfant de Yako s’est faite de façon particulière. C’est la première fois que le pays se souvenait de l’homme qui a marqué l’histoire du Burkina sans Blaise Compaoré au pouvoir. La télévision nationale du Burkina a diffusé une série d’éléments sur Thomas Sankara. Même si les accros des CD piratés et d’Internet avaient déjà pu voir ces images, la saveur particulière s’explique par le fait que c’est la première fois depuis sa mort que la télévision nationale diffusait ces images. Le grand public ne les a pas forcément vues au point que beaucoup se demandaient si la RTB les avait effectivement.

 

Le certificat de décès de Thomas Sankara
Le certificat de décès de Thomas Sankara

Ce 15 octobre 2015, tombait un jeudi comme le jour de l’assassinat de Thomas Sankara, les internautes ont rivalisé dans leurs messages d’hommage à travers la publication de photos, de discours, de vidéos, de citations, etc., de Thom Sank. Le site d’information Burkina24.com a diffusé une vidéo exclusive où l’on voit Thomas Sankara jouer au football à la présidence du Faso, l’actuel premier ministère du Burkina. A la fin de la vidéo, il enfourchait son vélo et s’en allait. Une vidéo qui résume ce qu’a été la vie et la philosophie de Thomas Sankara : la simplicité.

Si depuis sa mort ses assassins n’ont pas trouvé une seule nuit de sommeil tranquille, aujourd’hui ces derniers n’osent même pas regagner leur lit. Le fantôme de Sankara les hante, les quête et les suit partout depuis que sa tombe a été ouverte. Le mensonge en route depuis dix ans, la vérité le rattrape en une journée ! Cela n’a jamais été vrai.

Si le certificat de décès officiel affirme qu’il est mort de façon naturelle contredisant plusieurs témoignages, les premières autopsies de son corps ont montré que Sankara a été criblé de balles. Cela témoigne de la barbarie et la haine avec lesquelles, il a été assassiné. Ce n’est que le début du commencement comme on aime à le dire. Ce que Blaise Compaoré et son régime ont tenté de cacher pendant 28 ans est en train d’être, à petits pas, porté au grand jour. La justice est en marche et les criminels sont aux abois. Cette justice, elle-même n’est pas tranquille. Ceux qui avaient prétendu qu’ils étaient incompétents à juger cette affaire seront obligés de reprendre le dossier, de le fouiller, d’investiguer et de dire au peuple assoiffé ce qui s’est vraiment passé.

 

Les Burkinabè ne sont pas dupes. Ils l’ont prouvé lors de l’insurrection populaire d’octobre 2014 mais aussi pendant le coup d’Etat avorté du 16 octobre 2015. La justice n’a d’autre choix que de dire la vérité.

 

Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’effacer de la mémoire des Burkinabè, l’image de Thomas Sankara. Les médias publics ne parlaient presque pas de ce héros national. En plus de cela, tous les stigmates de la révolution ont été effacés. La Place de la Révolution porte désormais le nom officiel de Place de la Nation tandis que la devise du Burkina Faso qui était « La patrie ou la mort nous vaincrons » est désormais « Unité-Progrès-Justice ». Même après sa mort, il dérangeait.

Cependant, Sankara l’avait dit, « tuez Sankara aujourd’hui, il y aura 100 Sankara demain ». Il ne croyait pas si bien dire, car il faut aujourd’hui compter des millions de Sankara. Les partis sankaristes florissants, le nom de Sankara scandé comme un bouclier lors des manifestations, les t-shirts à l’effigie de ce héros africain, les chansons en son hommage sont venus rappeler que cet homme est immortel. En fin de compte, tout se paye sur terre.