Dépénalisation des délits de presse au Burkina : mieux vaut la prison !

Le Conseil national de la Transition (CNT) au Burkina a voté le vendredi 4 septembre 2015 une loi qui supprime les peines d’emprisonnement pour les journalistes accusés de délits de presse. Cependant, si un journaliste est reconnu coupable de diffamation, son organe doit payer entre un et cinq millions de francs CFA. Compte tenu de la situation économique des médias burkinabè, combien d’organes peuvent se permettre de débourser une telle somme et survivre ?

Le député, journaliste Jean Hubert Bazié devant ses pairs a défendu le projet et ne s'est pas opposé aux lourdes amendes (ph. Boukari Ouédraogo)

Le député, journaliste Jean-Hubert Bazié devant ses pairs a défendu le projet et ne s’est pas opposé aux lourdes amendes (ph. Boukari Ouédraogo)

Les journalistes présents lors des votes pour la suppression des peines d’emprisonnement se sont rendu compte d’un subterfuge de la part du gouvernement. Un article avait été auparavant supprimé dans les textes. Juste au moment, où les députés voulaient passer à l’article suivant le rapporteur du jour a fait savoir que le gouvernement a introduit un recours : « En cas de récidive l’organe en question devrait payer le double de l’amende ! » Malgré la protestation de certains députés surpris et pris par contre-pied, il s’avère que c’était réglementaire puisque seul le gouvernement peut introduire un tel recours à la dernière minute.

La situation socioéconomique des organes de presse au Burkina Faso ne permet pas de débourser ne serait-ce qu’un million de francs CFA et survivre. La plupart vivent dans un contexte de précarité qui ne permet pas souvent d’offrir plus 50 mille francs CFA à un journaliste. Les médias burkinabè sont obligés de recruter de jeunes au chômage et qui trouvent par là une occasion d’avoir un salaire à la fin du mois. Demande à un organe de presse de payer cinq millions, c’est le condamner à mourir.

Un cadeau empoisonné

C’est un vrai piège que le gouvernement de la Transition et le Conseil national de la Transition (CNT) ont tendu aux journalistes burkinabè. Un cadeau empoisonné. S’il y avait à choisir, entre payer 1 à 5 millions de francs CFA et passer trois mois en prison et ressortir trouver son journal, sa station de radio ou sa chaîne de télévision en marche, le choix est vite fait. Mieux vaut passer trois mois en prison !

En votant pour la dépénalisation des délits de presse dans ce contexte, certains députes pensaient peut-être rendre service à la presse

En votant pour la dépénalisation des délits de presse dans ce contexte, certains députes pensaient peut-être rendre service à la presse.

L’amende proposée au départ par le gouvernement était de 5 à 10 millions de francs CFA avant d’être revue à la baisse suite à une pression de certains partons de presse et d’universitaires et certains députés, le gouvernement a revu l’amende à la baisse. Le ministre Fréderic Nikièma relève que le gouvernement s’est inspiré des pratiques excitantes dans la sous-région.

Toutefois, le Burkina Faso ne vit pas les mêmes réalités socioéconomiques que les pays de la sous-région. Les subventions de la presse dont ces pays bénéficient sont, par exemple, plusieurs fois supérieures à celles du Burkina Faso.

Le public a peur des journalistes

Personnellement, j’ai toujours été opposé au fait qu’on accorde une immunité à une personnalité sauf au chef de l’État. Cela ne veut pas pour autant dire que je sois contre le principe.

L’une des craintes se situe dans le fait que certains citoyens mécontents des peines financières ne veuillent régler les comptes par d’autres moyens déconseillés. En plus de cela, les journalistes qui manquent de formation ou mal formés peuvent se laisser aller à des dérives en croyant qu’il s’agit d’une porte ouverte à tout.

En effet, le citoyen burkinabè a peur du journaliste. Pour ceux qui ont observé le comportement des députés lors des différentes, ils s’apercevront vite qu’ils pensent que c’est un privilège qu’on fait aux hommes de médias. « C’est une occasion pour eux de nous insulter impunément ». Voilà ce qu’ils pensent.

On pourrait leur donner raison, car pour le commun des mortels, lorsqu’on attaque une personne en justice, on attend de la voir en prison. Est-ce qu’un million ou même cinq millions peuvent laver l’honneur souillé ? Non.

Nécessité d’une éducation aux médias

Toutefois, c’est dans ce domaine qu’il faut recourir à l’éducation aux médias. Le public a une telle méconnaissance du journalisme qu’il considère ses professionnels comme des personnes qui fouillent dans son intimidé. Ils sont souvent confondus à des enquêteurs policiers à cause des questions qu’ils posent tout le temps, mais aussi parce qu’ils sont toujours les premiers à révéler ce qui est caché. Il faut instaurer une confiance entre le public et les journalistes.

En plus de cela, les journalistes eux-mêmes doivent être mieux organisés pour pouvoir écarter les brebis galeuses en toute humilité. Le métier est tellement ouvert et mal régis que n’importe qui peut s’improviser patron de presse, journaliste. Chez les Mossi du Burkina, l’on affirme souvent que « c’est un seul âne qui a bouffé la farine et l’on accuse tous les ânes d’avoir le museau blanc ».

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