En Afrique, on ne donne pas le Franc CFA avec la main gauche

L’activiste franco-béninois Kemi Séba a été expulsé du Sénégal après avoir été emprisonné pour avoir brûlé un billet de 5000 francs CFA ((7,60 euros) le 19 août 2017 sur la place de l’Obélisque à Dakar (Sénégal). Son geste, on le sait, avait pour but de lutter contre le franc CFA jugé comme une monnaie impérialiste. Toutefois, son geste à créer une polémique, qui à sa place, à cause de la conception africaine de la monnaie.

Des billets de dix mille francs CFA de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest

En effet, pour Kémi Sema, l’Afrique doit avoir sa propre monnaie arrimée à aucune autre monnaie étrangère notamment occidentale. Il n’est pas le seul à lutter contre le franc CFA car déjà, les multiples pressions d’analystes, d’organisations de la société civile ont conduit les Etats ayant le franc CFA en partage à poser le débat. Au niveau de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), les discussions semblaient être en bonne voie même si depuis 2009, l’idée de la création de cette monnaie est chaque fois reportée.

Toutefois, en brûlant un billet de Cinq mille francs CFA Kemi Séba se mettait à dos une grande masse de la population africaine. Ils ne pouvaient pas être compris par ces hommes et femmes qui croupissent à longueur de journée sous le chaud soleil, la pluie, bravant le vent, les marécages infestés de punaises, cultivant le solde aride etc. et qui ne rêvent que d’avoir un petit billet de mille francs CFA.

Un débat qui a raison d’être

En fait, il s’adressait à une certaine élite qui sait déjà que le Franc CFA est forcément un instrument de domination française, que le franc CFA pénalise l’Afrique dans les exportations de leurs produits, que cette monnaie est inféodée au ministère d’un pays qui n’est pas africain qu’il asphyxie l’économie africaine.

Cependant, si la lutte de Kémi Séba se comprend, elle est difficile de passer dans la mentalité de bon nombre d’africains qui ne savent rien de l’arrimage du franc CFA à l’euro, qui ne connaissent rien des institutions de Breton Woods, qui ne comprennent pas grand-chose de cette monnaie sous tutelle. Ils ne comprendront pas en quoi le fait que des administrateurs français siègent aux conseils d’administration des banques centrales concernées et ont le droit de véto, c’est-à-dire un droit de regard pour ne pas menacer les intérêts occidentaux et français en particulier.

De la sacralité de l’argent en Afrique

En Afrique, l’argent est sacré qu’il soit le franc CFA, le cédi, ou le franc guinéen. Dans un tel contexte, brûler un billet de cinq mille francs CFA n’est pas forcément perçu comme une stratégie de lutte mais plutôt un sacrilège qui peut vous attirer toutes les malédictions possibles. Kémi Séba, le panafricaniste a-t-il tenu compte de cet aspect ? Pas sûr tant l’incompréhension et l’acceptation est grande. Si beaucoup comprennent et supportent même la lutte de Kémi Séba, ils ont eu du mal à accepter qu’il brûle un billet de banque : « ça ne se fait pas » ! C’est un totem ! Kémi Séba a presque manger son totem en faisant cela.

Bien sûr, il s’agit d’un héritage culturel à commencer par les cauris utilisés auparavant comme pièce de monnaie.  Ils sont aujourd’hui encore utilisés pour des pratiques mystiques. Certains intellectuels africains sortis de cette moule comprennent donc difficilement ce geste de l’activiste franco-béninois. Au-delà de cela, brûler un billet de banque alors que certains vivent avec moins de 650 francs CFA (moins d’un euro) par jour passe mal dans l’entendement des africains. Sinon, sur la stratégie de Kémi Séba avait été accepté, il y aurait eu une grande vague de soutien et beaucoup auraient imité Kémi Séba.

Lutte contre la corruption et la gabegie

Voilà donc une autre lutte que doivent mener les élites africaines anti-francs CFA. De toutes les luttes qui ont porté fruit en Afrique, la grande masse a toujours été impliquée. Il est donc temps, en plus des débats élitistes, d’impliquer ces paysans qui en réalité font la force de cette monnaie. Sinon, le combat mené, quel que soit les stratégies (choquantes, négociées), restera vain. Très souvent, il faut sortir de ces carcans de lutte élitiste, des conférences et panels réservés à un groupe et se rapprocher du peuple à la base pour faire comprendre le sens de la lutte. Sinon Kémi Séba restera incompris (et même méprisé) comme l’ont été beaucoup, aussi noble que soit (sera) son combat.

Cependant, voyons le sujet sur un autre angle. A quoi servirait une monnaie africaine si les dirigeants restent incapables à proposer de plans sérieux de développement à leur population, continuent dans la corruption et la gabegie et n’arrivent pas à s’émanciper mentalement et politiquement des puissances occidentales ? A rien bien sûr.

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