Burkina; vers une redéfinition du paysage politique

Les Burkinabè ont appris le 5 janvier 2013 que d’anciens cadres du parti au pouvoir à savoir le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) ont rendu leur démission. Par la même occasion, les démissionnaires ont annoncé la création prochaine d’un parti politique d’opposition au régime de Blaise Compaoré. Cela va remodeler un nouveau paysage politique burkinabè et plusieurs partis risquent d’en faire les frais.

 

Roch Marc Christian Kaboré (gauche) et Salif Diallo sont les ténors des dissidents du CDP

Roch Marc Christian Kaboré (gauche) et Salif Diallo sont les ténors des dissidents du CDP

Ce qui se murmurait il y a quelques jours années s’est avéré. Des ténors du parti au pouvoir ont démissionné du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti au pouvoir qui soutient le programme politique de l’actuel président du Burkina, Blaise Compaoré. Si la nouvelle a surpris beaucoup de personnes, elle n’est pas si étonnante que cela. Depuis quelques mois, des rumeurs annonçaient la défection de ces cadres du CDP. Un parti d’opposition créé par Roch Marc Christian Kaboré avait été annoncé sans que ce parti ne voit encore le jour. En réalité, les démissionnaires avec à leur tête Roch Marc Christian Kaboré ancien député, président de l’Assemblée nationale et ancien président du CDP, Salif Diallo ancien ministre d’Etat et ministre de l’Agriculture, l’ex-maire de la ville de Ouagadougou Simon Compaoré et Jean Marc Palm, ancien ministre des Sports ont emporté avec eux un grand nombre de militants de ce parti. Ils sont 75 à avoir signé la lettre de démission. La corporisation du parti, les velléités de modification de l’article 37 de la Constitution du Burkina qui limite le mandat présidentiel à cinq ans renouvelable une fois et l’entêtement du chef de l’Etat à instaurer le Sénat expliquent leur décision.

Une coalition bizarre

La division au sein du parti au pouvoir était sensible. La création par l’actuel secrétaire exécutif du CDP de la Fédération Associations pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré (FEDAP/BC) avec pour parrain François Compaoré, le frère cadet du président dit-on, était vue comme une stratégie du chef de l’Etat de préparer sa succession. Cela a eu pour conséquence la création de plusieurs groupes au sein du CDP dont le premier serait dirigé par Roch Marc Christian Kaboré et Simon Compaoré. Le deuxième était l’affaire de Salif Diallo tandis que le troisième serait soutenu par François Compaoré et ses gars. Salif Diallo a été le premier à allumer le feu, lorsqu’il avait publiquement dénoncé la patrimonialisation du pouvoir par le régime actuel et appelé à des réformes politiques. « Ma suggestion est d’aller aujourd’hui vers un régime parlementaire, qui nous éviterait une patrimonialisation de l’Etat», avait proposé Salif Diallo dans une interview accordée au journal L’Observateur Paalga en 2009 alors qu’il était ambassadeur à Vienne (Autriche). A l’époque, il a été suspendu par son parti. Son actuel allié et qui semble être le chef de file Roch Christian Kaboré l’avait appelé à faire son autocritique. Roch Marc Christian Kaboré  a même été le premier à soutenir la modification de l’article 37 de la Constitution burkinabè. Plus tard, il sera jeté au placard comme bien d’autres. Aujourd’hui, les deux camps semblent avoir tu leurs divergences et décidé de travailler main dans la main dans un contexte où le rapport de force n’est plus en faveur du pouvoir en place.

Ce qui va changer

Ce revirement inattendu va remodeler forcément le paysage politique burkinabè. Le premier perdant dans ce jeu politique est sans doute le CDP. Car même si ces ténors avaient été mis sur le banc de remplaçants par Blaise Compaoré, ils n’ont pas, dans leurs régions respectives, donné des consignes de votes contre le parti au pouvoir et leur semblant d’appartenance a sûrement conduit certains militants à voter pour le parti. Le CDP compte 70 députés à l’Assemblée nationale. Selon des rumeurs, 30 d’entre eux seraient prêts à quitter le navire pour rejoindre le futur parti d’opposition. A peine 48 heures après leur démission, l’on apprend celle d’une centaine de militants du même parti dans le fief de Salif Diallo, la région du Nord. Le CDP sera certainement diminué car les démissionnaires jouissent d’une certaine popularité dans leur région d’origine. De plus, ce n’est pas la première fois que des cadres du parti au pouvoir claquent la porte. L’une des plus marquantes démissions est celle des refondateurs avec Marc Yao, Mathieu R. Ouédraogo, René Emile Kaboré, Moussa Boly, Amadé Taho, Pierre Tapsoba en 2009. La dernière en date avant ce grand coup, c’est celle de l’ancienne députée Saran Séré Sérémé qui a créé le Parti pour le développement et le changement (PDC).

L’autre parti qui risque d’être phagocyté par ce revirement de situation est l’Alliance pour la démocratie et la Fédération-Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA) de maître Gilbert Noël Ouédraogo, justement maire de la ville de Ouahigouya, le chef-lieu de la région du Nord. Beaucoup d’anciens militants du CDP ont rejoint par défaut ce parti politique. Les militants en délicatesse avec le parti de Blaise Compaoré qui n’ont pas pu se créer un parti politique ont utilisé le parti de l’Éléphant comme pied à terre. Aujourd’hui, beaucoup voudront retrouver leurs anciens camarades.

Même l’actuel chef de file de l’opposition burkinabè, Zéphirin Diabré de l’Union pour le progrès et le changement (UPC) devra craindre pour sa place. En effet, la défection de Roch et ses amis pourraient entraîner aussi celle des « bonnets rouges », à savoir les chefs coutumiers. En effet, ces derniers sont de véritables leaders d’opinion et le pouvoir de Blaise Compaoré tient en partie grâce à leur soutien. Perdre, le soutien des chefs coutumiers au Burkina, c’est comme perdre le soutien des leaders religieux au Sénégal. Alors, si les chefs coutumiers se rallient au futur parti des dissidents du CDP, il faut dire que l’UPC, le parti d’opposition, ayant le plus de députés à l’Assemblée nationale pourrait dire adieu à sa majorité. Surtout que selon la presse Roch Marc Christian Kaboré a rencontré des « bonnets rouges » deux jours avant leur démission au palais du Larlé Naaba, député CDP. Donc que ce futur parti soit une stratégie politique de Blaise Compaoré ou pas, il y aura forcément des conséquences.

L’année 2015 est marquée par l’échéance de la présidentielle. En principe, l’actuel président de la République Blaise Compaoré ne peut plus se représenter. Si l’UPC bouscule actuellement le pouvoir, le futur parti pourra en faire autant. Et si l’opposition continue dans sa même lancée, le CDP aura du mal à conserver le pouvoir avec ou sans Blaise Compaoré comme candidat.

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